Jérémie Fontanieu, ou le règne des malentendus

Commençons d’abord par lever une ambiguïté, cet article ne traitera pas de véritablement de J. Fontanieu ni de ses méthodes, auxquelles, à défaut d’une grande modernité, on pourra reconnaître de la cohérence et une vraie volonté de faire progresser les élèves en tenant compte de leur environnement familial et social. Si certains aspects de sa démarche peuvent me gêner (le recours à l’exclusion systématique de cours par exemple), d’autres (absence de devoirs écrits à la maison, la mise en avant de l’importance du travail dans l’acquisition de compétences et de savoirs, l’implication des parents, le dialogue avec les élèves…) me semble effectivement être des pratiques nécessaires à la réussite.

Ce qui me gêne dans le buzz Fontanieu tient d’abord au traitement médiatique de son travail: misérabilisme, personnalisation et décontextualisation…

1. « Ce n’est pas forcément gagné d’avance au lycée Eugène Delacroix » Slate.fr

Un des premiers éléments particulièrement gênant dans le traitement médiatique du travail de J. Fontanieu est le regard condescendant porté par les auteurs des articles sur l’établissement où enseigne notre collègue. L’article du site melty.fr (1) parle ainsi d’un lycée où les résultats au bac « ne dépasserait pas 70% » alors qu’en 2013, toutes les filières générales de l’établissement enregistraient des scores supérieurs à 70% avec même une pointe à 81% dans la filière ES, précisemment celle évoquée par les articles. Si les résultats les années précédentes étaient effectivement aux alentours de 70%, présenter le lycée Delacroix comme un lycée catastrophe symbole du pourrissement de l’Education Nationale dans les banlieues et du renconcement des jeunes qui y vivent (2) est une éxagération manifeste.

2. « Jérémie Fontanieu est de ces magiciens » blog de Sylvia Zappi

Deuxième biais, la personnalisation de sa méthode qui n’est jamais mise en relation avec le travail des autres enseignants (sans parler du projet d’établissement). C’est particulièrement dommageable parce que cette héroïsation de l’enseignant sur le modèle du Cercle des Poètes Disparus est en général une manière déguisée d’attaquer l’Education Nationale et son immobilisme, ses syndicats forcément corporatistes et les collègues qui, bien sûr, attendent la retraite…Il suffit de lire les commentaires de l’article du blog de Sylvia Zappi pour se persuader des effets pernicieux de cette personnalisation à outrance (4). Il aurait pourtant été facile de s’apercevoir qu’à des degrés divers, une grande partie des enseignants du 93 (bonjour aux ex-collègues de la cité scolaire Jean Renoir) se montrent tout aussi soucieux que monsieur Fontanieu de la réussite de leurs élèves au baccalauréat et insistent sur le travail et la rigueur.

3. La Team TES2

Enfin, dernier élément qui, à mon sens pose problème et n’est absolument jamais mis en perspective: les articles ne nous parle que d’une classe de Terminale…si les auteurs des articles veulent ériger Jérémie Fonanieu en exemple, il aurait été intéressant de nous dire quelles sont ses méthodes en Seconde ou en Première, comment il motive ses élèves de filière technologique ou Pro…Exclure des élèves parce qu’ils discutent ou pérorer pendant une heure en citant des sociologues ou des économistes, noter sévérement pour faire progresser, passe encore avec des Terminales ES qui ont la pression du Bac, mais avec des élèves de Seconde?…Des élèves de collège?…Transformer les méthodes de CET enseignant dans CETTE classe en modèle pédagogique et médiatique, c’est surtout simplifier à outrance les exigences de l’enseignement dans les quartiers populaires et souffler l’idée que si les autres n’y arrivent pas, c’est bien de leur faute (5)…

Cette décontextualisation s’opère également dans l’histoire de Jérémie Fontanieu: est-ce sa première année d’enseignement? Combien de classes a-t-il en responsabilité? Est-il le professeur principal de cette classe? Comment fait-il pour faire venir des « célébrités » dans sa classe? La magie n’opère pas dans l’Education Nationale et un peu plus de profondeur sur son parcours aurait peut-être permis de mieux faire comprendre ses choix…

 

(1) http://www.melty.fr/bac-2014-jeremy-fontanieu-et-ses-tes2-exploiter-le-potentiel-pour-reussir-a279955.html

(1) [Les jeunes de banlieue] se vivent comme extra-sociaux, ils existent dans un non-lieu aride qui les condamne à végéter et ne songent même pas à devenir des acteurs de la politique, entendue au sens premier. Citation de Sophie Audoubert dans l’article http://www.madmoizelle.com/egalite-chances-ecole-jeremie-fontanieu-249910

(3) http://banlieue.blog.lemonde.fr/2014/05/25/ce-jeune-prof-de-drancy-qui-voulait-changer-le-monde-et-sa-classe/

(4) A noter d’ailleurs que le bachotage intense n’est en aucun cas un gage de réussite post-bac, et ne saurait être l’alpha et l’oméga d’un enseignant de Terminale.

(5) dans l’article de madmoizelle.com ( madmoizelle.com/egalite-chances-ecole-jeremie-fontanieu-249910 ) on voit d’ailleurs par un certain nombre d’indices (les élèves ne sont pas abstentéistes, ils se tiennent bien lors d’une sortie scolaire organisée en septembre…) que Jérémie Fonanieu n’est pas arrivé devant une tabula rasa de jeunes cailleras indisciplinées, il a donc fallu que d’autres enseignants viennent avant…

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