Archéologie de la pensée ferrandienne (ou pourquoi Alésia ne mérite pas Franck Ferrand)

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Allégorie: Franck Ferrand cherchant Alésia

Avant d’arriver au coeur de cet article, évacuons d’abord un premier problème: il n’y a pas de polémique scientifique sur la localisation du site d’Alésa mais uniquement un moutonnement médiatique entre un journaliste peu scrupuleux, des universitaires et ingénieurs égarés d’un côté et, de l’autre, la totalité de la communauté des historiens et des archéologues. La théorie d’un Alésia jurassien n’est soutenue par aucun chercheur sérieux, par aucune publication scientifique, et les résultats des fouilles du site d’Alise ainsi que leurs interprétations ne soulèvent aucun doute sérieux (1) (2).

Reste que l’écho médiatique rencontré par les tribunes de F. Ferrand publiées à l’occasion de la sortie d’un ouvrage de Danielle Porte sur Alésia (3) ne peut manquer d’inquiéter tous ceux qui sont attachés à une approche un minimum sérieuse et rationnelle de l’histoire. Examinons donc les pièces du dossier.

1/ Que dit Franck Ferrand (et pourquoi est-ce manifestement un tissu d’âneries)

Le mythe d’un Alésia Jurassien (à Chaux-des-Crotenay) s’appuie essentiellement sur les découvertes d’un archéologue André Berthier qui, armé d’une méthode fantaisiste dont nous reparlerons plus loin, reçut l’autorisation d’entreprendre 4 campagnes de fouilles dans les années 60. Elles furent un échec puisque aucune d’entre elles ne fit l’objet de la moindre recension scientifique.La plupart des archéologues qui ont eu par la suite à se pencher sur les « découvertes » de Berthier et de ses continuateurs n’y ont vu que des demi-découvertes, rien en tout cas qui permettent de conclure à la présence d’un site de bataille important (4).

Mais peu importe pour Ferrand, Le choix d’Alise vient d’une manipulation puisque c’est « par la grâce d’un décret de Napoléon III » (5) qu’Alésia a été située en Bourgogne. Si le choix de célébrer Alésia a certes une portée idéologique évidente, sur laquelle il n’est pas utile de revenir ici, Napoléon III n’a fait que suivre une tradition historiographique relativement ancienne (dont les traces les plus anciennes remontent au 9ème siècle). Son choix s’appuie sur la réalité des découvertes archéologiques d’Eugène Stoffel dans les années 1860. Découvertes qui, republiées dans les années 1950, furent reconnues comme sérieuses par l’ensemble de la communauté scientifique (6). Et, quand bien même il y aurait fait du prince, il faudrait avoir mauvais esprit pour croire que des historiens et des archéologues du début du 21ème siècle se soumettraient encore à un décret de Napoléon III…

Plus grave, l’article de Ferrand laisse entendre que les archéologues et les historiens qui situent Alésia à Alise le feraient pour ne pas mettre en péril l’opération du MuséoParc Alésia. Outre l’injure scandaleuse faite à l’éthique de chercheurs et de scientifiques, injure ne reposant sur aucun soupçon sérieux, il est bon de rappeler à M. Ferrand que ce Muséoparc fait suite aux découvertes archéologiques et ne les précède pas…

2/ Pourquoi une telle campagne?

Il y a d’abord chez Franck Ferrand le goût d’une histoire conspirationniste, pleine de vérités cachées, qu’il s’agirait de dévoiler en enlevant cette histoire de la main des universitaires et des spécialistes, porteurs d’une vérité officielle douteuse parce que forcément manipulée (sans que l’intérêt de cette manipulation ne soit toujours très claire…). Un grand nombre des émissions des premières saisons de L’ombre d’un doute faisait ainsi la part belle à des pseudo-enquêtes censées nous révéler des vérités cachées (7). On peut également rappeler son ouvrage L’histoire interdite publié en 2008, d’une faiblesse méthodologique insigne, attribuant par exemple à Corneille les pièces de Molière. C’est un choix mercantile: la position de l’outsider, du rebelle anticonformiste affrontant des mandarins assoupis et stipendiés, est évidemment la plus vendeuse, la démarche de Ferrand tenant plus du journalisme à scandale que de l’investigation scientifique.

Mais il y a aussi un biais méthodologique effarant: la révérence pour le texte. Comme pour Berthier, comme pour Danielle Porte (8) dont il préface l’ouvrage, Franck Ferrand ne s’intéresse pas aux réalités archéologiques….Non, ce qui disqualifie Alise et permet de croire dans d’improbables fouilles, c’est qu’Alise ne correspond pas exactement à la description de César dans La guerre des Gaules…Berthier avait donc trouvé son site du Jura en comparant la description de César et …des cartes d’Etat major. Une telle légéreté, inconcevable en soi, ne tenant aucun compte des réalités archéologiques, est une aberration méthodologique. Mais peu importe pour Franck Ferrand: sa méthode historique date de plus d’un siècle, le texte d’abord, le texte seulement, et peu importe le réel, cet éternel empêcheur de réver tout haut.

David Trotin

P.S: ma réponse aux commentaires

https://uneeducationfrancaise.wordpress.com/2014/12/16/retour-a-alesia/

(1) Que l’on se réfère au recueil suivant,  M. Reddé, S. von Schnurbein dir., Alésia et la bataille du Teutoburg. Un parallèle critique des sources. Institut historique allemand, 2008

(2) La science progresse évidemment grâce au doute mais il est impossible de revenir sans cesse sur des vérités établies. Ce qui est vrai en science « dure » (on ne demande pas aux astrophysiciens de calculer l’orbite terrestre quotidiennement) doit également être vrai dans les sciences humaines et sociales.

(3) (deux fois plus de commentaires pour son article de Figarovox, la plupart totalement admiratifs, que pour la réponse publiée par le même site signée par trois historiens dont le sérieux est internationalement reconnu)

L’article de F. Ferrand

http://www.lefigaro.fr/vox/histoire/2014/05/19/31005-20140519ARTFIG00068-site-d-alesia-admettons-la-verite.php

La réponse des trois historiens spécialistes d’Alésia

http://www.lefigaro.fr/vox/histoire/2014/05/27/31005-20140527ARTFIG00100-non-franck-ferrand-le-site-d-alesia-n-est-pas-une-supercherie.php

Le livre à l’origine des articles se nomme

Alésia, la supercherie dévoilée, Danielle Porte, éd.Pygmalion, 2014

(4) Pour n’en citer qu’une Marie-Pierre Rothé, Carte archéologique de la Gaule 39 : le Jura, CNRS, Paris, 2001

(5) article de Franck Ferrand dans Figarovox, lien ci-dessus (3)

(6) J. Harmand, « Les travaux de la Commission de la topographie des Gaules autour d’Alésia et l’album inédit conservé au Musée des Antiquités nationales », CRAI, 1960

(7) La liste des épisodes de la première saison, dont au moins le tiers des épisodes ont des titres promettant des révélations ou des secrets http://fr.wikipedia.org/wiki/L’Ombre_d’un_doute_(%C3%A9mission_de_t%C3%A9l%C3%A9vision)#2011-2012

(8) dont il nous paraît utile de rappeler qu’elle n’a aucune qualification  d’archéologue mais qu’elle est maître de conférence en civilisation romaine.